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CONGRÈS INTERNATIONAL DE L'IFAC 2010

Nantes, France

Du 6 au 8 octobre 2010

 

Communication de Jean-Claude Maes, le 7 octobre 2010

La quête sectaire: de soumission en dépendance

 

1. Le pouvoir

2. Le savoir

3. Le vouloir

4. Le devoir

5. Conclusion

Bibliographie

 

D’une façon ou d’une autre, le chercheur en arrive toujours à objectiver – donc à quantifier – le phénomène qu’il observe. A mon sens, cela ne peut en aucun cas signifier qu’il a clos la question. En effet, s’il lui arrive de loin en loin de faire la démonstration d’une de ses hypothèses, il sera surtout amené à en formuler de nouvelles, à ouvrir de nouveaux champs de recherche.

En 1996 et 1997, j’ai animé plusieurs groupes de parole pour ex-adeptes de sectes, qui m’ont poussé à me demander si ce que je pensais du phénomène sectaire n’était pas largement erroné. J’ai alors interviewé un certain nombre d’ex-adeptes, de conjoints d’adepte et de familles d’adeptes de sectes, afin d’étoffer une grille d’hypothèses que j’ai ensuite mis à l’épreuve de deux études qui ont abouti en 2000: la première portait sur le profil individuel d’un échantillon représentatif d’ex-adeptes, et la seconde sur leur profil familial. Des résultats de ces deux études, j’ai tiré un modèle d’intervention.

Ce modèle, je l’ai à son tour mis à l’épreuve, de la clinique cette fois, dans le cadre d’une institution spécialisée dont je suis le président fondateur : SOS-Sectes. Je fais le bilan de cette expérience dans mon ouvrage: Emprise et manipulation. Peut-on guérir des sectes? (Maes, 2010). Mais comme la recherche ne s’arrête décidément jamais, j’ai commencé, il y a deux ou trois ans, à m’initier aux outils de la sémantique structurale. Ce qui m’a amené à reformuler mon modèle en termes de quête sectaire. Sur quatre axes, selon quatre modalités d'action: le pouvoir, le savoir, le vouloir et le devoir.

 

1. Le pouvoir

En termes de structure de personnalité, le futur adepte de secte est plus souvent du côté névrotique que du côté borderline, plutôt intelligent, raisonnablement équilibré, avec des ressources, un certain niveau d'autonomie, et surtout c'est un idéaliste.

A un niveau plus conjoncturel, il est dans une phase de fragilisation identitaire.

Du point de vue de Vladimir Propp, auquel nous devons une typologie des structures narratives incluant 31 fonctions réparties entre 7 personnages, on peut dire que l'adepte est le héros de la quête sectaire.

Suivant les termes utilisés par Algirdas Greimas, fondateur de l'école sémiotique, nous dirons – mais cela revient presque au même – que l'adepte est le sujet de la quête sectaire. Ce qui signifie que son action se déploie sur l'axe du pouvoir: il peut s'engager dans la quête dans la mesure où il possède les qualités nécessaires au succès de cette quête, et inversement, l'objet ne peut pas s'engager dans la quête, mais il y engage le sujet, que ce soit parce que la solution du problème passe par lui, parce qu'il constitue la récompense espérée, ou plus simplement parce qu'il suscite un désir.

Le principe est le suivant: le héros quitte sa communauté pour se mettre en quête d'un objet supposé être la clé du problème qui sert de point d'origine à l'histoire. Quand il l'a trouvé, il le ramène dans sa communauté. Cet objet peut être une personne (objet de désir), une chose, un événement, etc. Tel adepte d'une secte à alibi chrétien voulait étudier la Bible, tel autre d'une secte à alibi guérisseur cherchait un remède, etc. Fondamentalement, l'enjeu de la quête est de promouvoir un changement.

Aux antipodes de l'image de l'adepte irresponsable qui se remet entre les mains du gourou, nous avons pu mettre à jour que l'adepte accepte une responsabilité démesurée: non seulement il s'assume lui-même (il est autonome), mais il assume une mission que lui confie le gourou, dans le but d'apporter à sa communauté (famille d'origine, famille nucléaire, couple, etc.) un bénéfice systémique.

Vu sous cet angle, le premier niveau de victimisation de l'adepte de secte relève du vice de consentement: il signe un contrat supposé lui indiquer la voie d'un bénéfice pour lui et pour sa communauté, alors que le seul bénéfice sera pour le gourou. Et quand il s'en sera rendu compte, il risque d'être déjà trop loin dans son engagement pour pouvoir se dégager de l'emprise du groupe sectaire sans subir de lourdes pertes. D'où, il sera tenté de renouveler son engagement. Ne trouvant de délivrance que dans le fait d'avoir "touché le fond".

Une autre façon de dire la même chose, serait de constater que l'adepte potentiel est un être autonome auquel on propose de se soumettre dans le cadre d'une initiation supposée élargir le champ de ses possibles, et qu'il va se retrouver à son insu pris dans un processus qui le rendra de plus en plus dépendant, en même temps que se rétrécira le champ des possibles.

Un dernier point en ce qui concerne la question du pouvoir: je suis arrivé à la conclusion, comme d'autres avant moi, qu'il existe une emprise normale, qu'on qualifie, suivant le champ épistémologique dont on se réclame, d'emprise consensuelle (Perrone et Nannini, 1995, 110), d'emprise de vie (Ferrant, 2001, 78) ou encore d'emprise fonctionnelle (Eiguer, 2002, 51). Cette idée, on la trouve déjà, en réalité, dans Psychologie des foules et analyse du moi (Freud, 1921, 191).

De même que l'homme des origines s'est maintenu virtuellement en chaque individu pris isolément, de même la horde originaire peut se reconstituer à partir de n'importe quel agrégat humain [...] dès le début il y eut deux sortes de psychologie, celle des individus en foule et celle du père, du chef, du meneur. Les individus de la foule étaient réunis par les mêmes liens que ceux que nous trouvons aujourd'hui, mais le père de la horde originaire était libre [...] il n'aimait personne en dehors de lui et n'aimait les autres que dans la mesure où ils servaient ses besoins.

A tort ou à raison, Sigmund Freud pense que la soumission des foules aux meneurs est d'origine phylogénétique (ibidem, 216).

 

2. Le savoir

Le deuxième axe de la quête sectaire, comme annoncé, répond à une modalité de savoir: le savoir-faire, le savoir-être, ou encore le savoir tout court, un discours sur la nature des phénomènes. Auxquels s'ajoutent un savoir-pouvoir (l'estime de soi), un savoir-vouloir (l'investissement dans la quête) et un savoir-devoir (la conscience morale et éthique).

L'axe du savoir oppose le destinateur au destinataire, c'est-à-dire celui qui sait, et fort de ce savoir, ordonne la quête (dans tous les sens du verbe "ordonner") versus celui qui ne sait pas, et à qui la quête va apprendre quelque chose. C'est ici qu'apparaît la notion de manipulation.

Un professeur auquel je demandais comment il faisait pour enseigner quelque chose à ses élèves, en ces temps où les professeurs ont été dépouillés de l'autorité du "maître", m'a répondu, avec une belle conscience de soi: en les manipulant... Mais au risque de choquer, je dirais que dans un contexte où les professeurs étaient des "maîtres", ils recouraient déjà à la manipulation des élèves... On appelait cela: pédagogie.

Pour Algirdas Greimas, la question de la manipulation ne fait pas débat: le destinateur est premièrement un manipulateur, dans la mesure où il manipule le sujet pour l'amener à accepter la quête, puis le mener là où il doit aller, et deuxièmement un judicateur, dans la mesure cette fois où il va évaluer le résultat de la quête, par une sanction positive (récompense) ou négative (punition), suivant que le sujet aboutisse ou non, se soit révélé ou non présenter les qualités attendues, en avoir fait ou non bon usage, etc.

A mon sens, le vrai problème posé par les sectes n'est ni que le gourou manipule ses adeptes, ni qu'il s'autorise à les juger. Premièrement, le savoir du gourou est au mieux un syncrétisme, au pire un délire. Dans tous les cas c'est une imposture et une escroquerie. A nouveau, la notion de vice de consentement est au centre de la problématique. Deuxièmement, quand l'adepte échoue dans sa quête, ce qui est remis en question ce n’est jamais la procédure, toujours la façon dont elle a été appliquée.

Un exemple: la plupart des sectes, contrairement à ce qu’on croit généralement, ne poussent pas les adeptes à rompre avec leur famille. Pourquoi le feraient-elles, alors que les familles sont un vivier d’adeptes potentiels? Que du contraire donc, le gourou a un "plan" pour les liens amoureux, familiaux, amicaux, etc. Mais si les adeptes appliquent ce plan, le risque est grandissime que les proches confrontés à leurs nouveaux comportements les vivent comme une trahison grave, et que les conflits se multiplient, jusqu’à la rupture des relations… On culpabilise les adeptes de ces échecs, et très rapidement ils apprennent à s’en culpabiliser d’eux-mêmes. C’est là un des innombrables scénarios traumatiques que les adeptes et les proches non adeptes sont amenés à vivre.

 

3. Le vouloir

L’axe du vouloir oppose les adjuvants (ceux qui veulent que la quête aboutisse) et les opposants (ceux qui ne veulent pas qu’elle aboutisse). Notons que cette opposition, si on en fait une disjonction pure, ne laisse la place pour aucune ambivalence: on est pour ou contre l’aboutissement de la quête. C’est le cas dans les sectes. Le moindre doute, la plus petite interrogation sont vécues comme une opposition. Ce qui amène certains gourous à formuler que l’ancien "moi" de l’adepte doit mourir. Et généralise la pratique de l’exclusion.

Il y a trois sortes d’étrangers: premièrement, ceux qui ignorent la Vérité mais ne s’y opposent pas, et sont donc susceptibles de corriger leurs "erreurs"; deuxièmement, ceux qui ignorent la Vérité mais s’y opposent activement, et ne sont donc pas susceptibles de corriger leurs "erreurs", qui pourraient même s’avérer dangereux; troisièmement, ceux qui ont connu la Vérité, et s’en sont écartés… Ces derniers sont devenus infréquentables, pire que des lépreux ou des pesteux: ils constituent un danger majeur. L’exclusion, dont le risque pèse en permanence sur l’adepte et sur ses proches non adeptes, est donc le deuxième grand scénario traumatique que les sectes mettent en scène à travers leurs rituels et leurs règles de fonctionnement.

Classiquement, l’emprise dépend beaucoup de la proximité de celui qui l’exerce, mais elle bénéficie également d’un certain nombre de relais, certains très surprenants. L'étude du phénomène sectaire m'a amené à formuler un concept clé, celui de co-adepte. Du co-alcoolique, par exemple, on pourrait dire qu’il pose des actes qu’il croit sincèrement adéquats face à l’alcool, mais dont il est évident pour l’observateur extérieur qu’ils contribuent au maintien de la pathologie: en préservant l’alcoolique de certains effets de réalité, ou encore, en buvant avec lui, etc. Il en va de même pour le co-adepte face à la secte.

Les adeptes sont dans une dépendance positive à la secte: toutes leurs pensées sont tournées vers un groupe qu’ils jugent être l’incarnation du bien. Les co-adeptes, quant à eux, sont dans une dépendance négative, ont toutes leurs pensées occupées par un groupe qu’ils jugent être l’incarnation du mal.

Le co-adepte, très souvent traumatisé par la confrontation à un très proche lui semblant être devenu un "mort-vivant", rentre dans une pensée tout aussi dichotomique que celle de l’adepte. Il initie malgré lui une logique de guerre, et provoque ainsi, comme déjà dit, des ruptures relationnelles. Eviter de telles ruptures est le premier conseil qu'on puisse donner – et que tous les intervenants donnent – aux proches non adeptes. Encore faut-il qu'ils ne tombent pas dans un faux-semblant susceptible d'en faire des adjuvants malgré eux...

 

4. Le devoir

De la mère incestuante, Paul Claude Racamier nous dit qu’elle sanctionne moins volontiers les actes (comme ce serait le cas dans un registre paternel) que les pensées (1995, 80):

"Si tu m'aimes, semble énoncer la mère incestuelle, si tu m'aimes, tu me crois". Pis: "Si tu ne me crois pas, tu me trahis, et si tu me trahis, tu me détruis: je meurs [...] Choisis de croire en ton moi ou de croire en moi".

On pourrait difficilement trouver une meilleure formulation de la relation du gourou vis-à-vis de ses adeptes, que celle-ci. Il ne s'agit pas seulement, pour les adeptes, de se soumettre à un devoir fixé par son gourou, il faut être comme lui, et même davantage: être lui. Penser la même chose que lui.

L'expérience accumulée en matière d'aide aux victimes de sectes m'amène à conclure que l'axe du devoir est le lieu principal de l'aliénation sectaire. On pourrait le formuler comme un double lien, car sur l'obligation que je viens d'évoquer, se superpose une interdiction qui pour n'être jamais énoncée, n'en pèse pas moins extrêmement lourd: le gourou ne supporte aucune concurrence, l'adepte doit impérativement lui rester inférieur. Et comme on l'aura compris, l'adepte qui voudrait dénoncer cette réalité sera invariablement et impitoyablement exclu. Les exemples abondent.

Un autre aspect de cette modalité, qui tient elle aussi à la personnalité du gourou, est que certains interdits élémentaires sont rabattus en obligations sectaires. C'est ce qui explique que les adeptes – sans parler des gourous – commettent fréquemment des infractions au droit commun. Un exemple simple: en cas de séparation, on constate très souvent des infractions du droit de visite ou de garde, un non respect de l'autorité parentale conjointe, etc.

Nous avons pu établir que les co-adeptes doivent glisser du pôle de l'opposition à celui de l'interdiction. Ce qui signifie concrètement que si la contre-argumentation est un facteur de guerre, la mise de limite, par contre, a un effet structurant et finalement libérateur. Par exemple: le fait pour les grands-parents de réclamer un droit de visite officiel, et de l'obtenir, permet un double bénéfice. Premièrement, cela permet que se relâche la pression de la secte sur l'adepte: "Je n'y peux rien, un juge me l'impose". Et deuxièmement, cela montre sans ambiguïté possible que la secte n'est pas au dessus de la loi.

 

5. Conclusion

Je ne voudrais pas terminer mon exposé sans dire un mot de la dimension addictive en jeu dans les sectes. Et apporter ainsi ma contribution à l'étude des addictions sans produit.

D’idéal réalisé en disqualifications, de fusion en exclusion, d’extase en effroi, l’adepte vit, au niveau affectif, une véritable douche écossaise. Celle-ci n’est pas sans rappeler l’alternance d’extase et de manque vécue par le toxicomane, qu’Herbert Rosenfeld a comparée à la cyclothymie maniaco-dépressive (1960). Pour lui, l’alternance d’états émotionnels extrêmes est la clé de la part affective de toute dépendance à un produit, cette part qui fait que la dépendance survit à l’abstinence. Au total et en guise de conclusion, j'affirme donc que le produit culturel que constitue une secte, en même temps qu’il institutionnalise l’emprise abusive, programme une addiction au plein sens du terme. Le concept de co-adepte va évidemment de pair avec cette affirmation.

 

Bibliographie

bulletEiguer, A. (2002): L'éveil de la conscience féminine. Bayard, Paris.
bulletFerrant, A. (2001): Pulsion et lien d'emprise. Dunod, Paris.
bulletFreud, S. (1921): Psychologie des foules et analyse du moi, in Essais de psychanalyse. Payot, Paris, 1985, 117-205.
bulletGreimas, A. J. (1966): Sémantique structurale. Recherche de méthode. Gallimard, Paris, 1986.
bulletGreimas, A. J. (1970): Du sens. Seuil, Paris.
bulletGreimas, A. J. & Courtès, J. (1979): Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage. Hachette Université, Paris.
bulletMaes, J.-C. (2010): Emprise et manipulation. Peut-on guérir des sectes? De Boeck, Bruxelles.
bulletPerrone, R. & Nannini, M. (1995): Violence et abus sexuel dans la famille. ESF, Paris.
bulletPropp, V. (1928): Morphologie du conte. Gallimard, 1970.
bulletRacamier, P. C. (1995): L'inceste et l'incestuel. Les Éditions du Collège, Paris.
bulletRosenfeld, H. (1960): La toxicomanie, in États psychotiques. Paris, PUF, 1976, 167-186.

Organisé avec le soutien du membre  

du Collège de la Commission communautaire française

chargé de la Santé

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